STRAUSS (D. F.)

STRAUSS (D. F.)
STRAUSS (D. F.)

Théologien et exégète allemand, Strauss se rendit célèbre par sa Vie de Jésus , dont l’énorme retentissement lui ferma définitivement toute carrière ecclésiastique ou universitaire. La défense et l’illustration de ses idées l’amenèrent, peu à peu, à rompre avec le christianisme. Son intuition centrale – les évangiles sont des prédications et non pas des biographies – devait pourtant se révéler juste et fertile: les exégètes durent chercher des voies nouvelles dans l’interprétation des évangiles.

L’auteur de la «Vie de Jésus»

David Friedrich Strauss, né à Ludwigsburg (Wurtemberg), entra en 1825 au séminaire protestant de Tübingen où il amorça une brillante carrière: après avoir été vicaire, puis professeur suppléant au séminaire de Maulbronn, il étudie à Berlin auprès de Hegel et Schleiermacher, et il devient répétiteur au séminaire de Tübingen où il est chargé de cours de philosophie. La publication en 1835 de sa Vie de Jésus élaborée de manière critique (Das Leben Jesu kritisch bearbeitet ) devait briser cette carrière et amener l’exégète à passer peu à peu de l’hégélianisme à l’athéisme. L’idée que les évangiles ne pourraient être que le produit d’un mythe de Jésus souleva un tollé général. Attaqué par tous les théologiens en renom, dénoncé par les journaux, Strauss fut muté. Lorsqu’en 1839 on lui offrit un poste de professeur à Zurich, un soulèvement populaire l’empêcha de prendre possession de sa charge. Mis à la retraite avant même d’avoir enseigné, Strauss vécut désormais en écrivain indépendant. En 1848, il se présenta aux élections de la Diète du Wurtemberg et se fit élire député. À l’énorme surprise de ses électeurs, il s’y signala comme ultra-réactionnaire et dut démissionner de son mandat la même année.

Les œuvres principales de Strauss, La Dogmatique chrétienne (Die christliche Glaubenslehre , 1840) et L’Ancienne et la Nouvelle Foi (Der alte und der neue Glaube , 1872) s’attachent, non sans quelques repentirs (K. Barth ne note pas moins de cinq revirements), à la dissolution du christianisme par la critique historique.

La théologie de Strauss

La Vie de Jésus fit scandale parce que ni les théologiens déistes, qui soulignaient le côté surnaturel des miracles évangéliques, ni les rationalistes, qui essayaient d’expliquer ceux-ci d’une manière rationnelle, ne mettaient en doute l’historicité des récits bibliques. Strauss les choqua les uns et les autres en soutenant que les évangiles ne relataient nullement des faits historiques, ni même des faits que les évangélistes auraient mal compris ou rendus, mais que ces récits étaient le produit de l’activité fabulatrice des évangélistes. Ceux-ci avaient projeté sur la personne de Jésus des conceptions messianiques du bas-judaïsme ainsi que les soucis polémiques de l’Église primitive. Ils avaient ainsi transformé en mythe un personnage historique.

Strauss n’entendait nullement éliminer le christianisme; en disciple de Hegel, il invitait simplement ses contemporains à passer du mythe à l’Idée. Le Jésus de l’histoire avait été un homme ayant un destin tout humain; mais en lui s’était manifestée l’idée de l’union nécessaire de l’esprit divin et de l’esprit humain. La science, c’est-à-dire la philosophie spéculative, doit aider à dépasser le mythe pour en atteindre la vérité éternelle, celle-ci constituant le noyau autour duquel l’imagination a échafaudé ses surcharges.

La Dogmatique chrétienne maintient, à titre de projet, une théologie de type hégélien, mais se limite en fin de compte à une destruction de la théologie. En appliquant le principe selon lequel l’authentique critique du dogme se ramène simplement à son histoire, l’analyse fait apparaître l’impossibilité de transcrire les vérités de la foi. On ne peut, sans dommage pour leur contenu, traduire en concepts rationnels les intuitions des dogmes chrétiens. Optant pour la philosophie et contre la foi, Strauss explique que ce que les évangiles attribuent à Jésus s’applique en fait à l’humanité dans son ensemble. C’est elle qui est le Fils unique et sans péché en qui Dieu se manifeste.

L’Ancienne et la Nouvelle Foi est un catéchisme athée. Le livre pose quatre questions: Sommes-nous encore chrétiens? Avons-nous encore une religion? Comment concevons-nous le monde? Comment ordonnons-nous notre vie? La réponse de Strauss aux deux premières questions est négative. À propos de la troisième, il professe un matérialisme moniste emboîtant le pas à Haeckel et à Darwin. La réponse à la quatrième question appelle les hommes à se dépasser par la science, la poésie et la musique. Cet «évangile» bourgeois devait valoir à Strauss les sarcasmes de Nietzsche qui le traita de «philistin culturel» (Bildungsphilister ).

Strauss et la théologie

De Nietzsche à Barth en passant par A. Schweitzer, les critiques s’accordent pour noter le manque de créativité de Strauss, le traitant d’esprit sans horizon et sans profondeur. L’échec de son projet est patent; Strauss n’est pas doué pour systématiser ses intuitions. Il n’a jamais su dépasser ses analyses négatives pour élaborer la synthèse cohérente qu’il se promettait de tracer.

Néanmoins Strauss tient une place importante dans l’histoire de la théologie. Les éléments mythiques, qui ont détourné Strauss de la foi, exigent une interprétation. Les solutions des exégètes à ce sujet sont variées et multiples. Entre le Jésus de l’histoire et le Christ des évangiles, en effet – c’est-à-dire dans le processus de la tradition qui va de Jésus à la rédaction des évangiles –, s’intercale tout un ensemble d’interprétations, d’explications et de stylisations. Les évangiles ne sont pas une biographie, mais des prédications qui appellent à la foi en Jésus, le Christ. Il est malaisé de faire un tri parmi toutes ces images et conceptions du Christ. Strauss continuera de personnifier la mauvaise conscience de toute théologie qui n’a pas su trouver de réponse au problème de l’interprétation des éléments mythiques auxquels les évangiles ont eu recours.

Par ailleurs, et au-delà de la probité intellectuelle des différentes solutions, une question radicale se fait jour: celle du lien entre la foi et la compréhension. Une interprétation qui néglige la tradition ecclésiastique se verra sans cesse reprocher par les Églises de ne pas respecter l’Écriture. Elle sera combattue comme un danger qui menace la foi des fidèles et l’existence de l’Église. Or le théologien, quel que soit son attachement à son Église, ne peut pas, sans plus, opter pour la compréhension ecclésiastique de l’Écriture. S’il le faisait, non seulement il perdrait de vue la fonction critique de la théologie à l’égard de la prédication de l’Église, mais il cesserait de rappeler à celle-ci que la norme ultime n’est ni le comportement de l’Église ni même sa compréhension de l’Écriture, mais bien l’Écriture elle-même.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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